Lettre adressée à une institution pour solliciter un financement de production.
PLASTIK(s) DU TRAVAIL : UN PROTOCOLE DOCUMENTAIRE INVITANT LES HABITANTS DES TERRITOIRES A METTRE EN SCENE LEURS EXPERIENCES DE L'EMPLOI
Paris le 01 janvier 2008,
Madame, Monsieur,
En introduction, nous proposons de rappeler le projet intitulé Qu'est-ce que vivre que nous avons mené en 2004/2006.
Ce projet consistait à réaliser des vidéo-chants en interaction avec les habitants des territoires. Chaque habitant rencontré construit un récit ayant trait à l'énoncé qu'est-ce que vivre à partir d'échanges avec nous, directement, puis via le Net. Ce récit est ensuite restitué au moment du tournage sur fond d'une musique choisie par la personne. À chaque fois, celle-ci déclenche le dispositif de tournage en prononçant la même phrase : "Pouvez-vous mettre la musique que j'ai choisie?". L'ensemble, texte et image réunis, compose un chant. Une douzaine de chants forme une série. A ce jour 7 séries comprenant environ une centaine de chants ont été réalisés.
Ces séries sont diffusées sur les territoires où elles ont été tournées (Paris, banlieue, province, étranger) et sur le Net, à partir d'un site où elles sont consultables en permanence : http://www.studiodesculpturesociale.org/. Elles ont aussi été diffusées dans des médiathèques, des bibliothèques, des festivals - NEMO (Paris), les Inattendus (Lyon), les Instants Vidéo (Marseille), Lussas, Bobines Sociales (Paris), les Ecrans documentaires (Arcueuil) etc.
Notre démarche d'artistes vise à articuler pratiques esthétiques et pratiques sociales.
L’origine du projet Plastik(s) du travail s'inscrit dans la continuité de qu'est-ce vivre : il continue d'explorer la présence de cette part d'art que Joseph Beuys présupposait en chacun.
Outre l'exemple d'expériences menées par des artistes sur les territoires, avec les populations, les réflexions de Joseph Beuys et son concept de Sculpture Sociale ont été décisifs pour orienter notre travail. Pour nous, reprenant le concept de Beuys, une Sculpture Sociale est une forme coproduite par tous à partir des expériences de chacun. Ouverte à la diversité des singularités, manifestation de la part d'art présente en tout être, la Sculpture Sociale se construit à partir d'une exploration du sensible irriguant un territoire.
Il nous a semblé lire des préoccupations proches des nôtres dans la démarche du Musée précaire Albinet à Aubervilliers (impulsée par Thomas Hirschorn), dans l'Eco-Box, projet d'architecture urbaine mené avec les habitants du 19e sur un site en déshérence de la SNCF, ou encore dans le protocole des Stalkers, groupe italien qui, lors de dérives sur les territoires, explore les friches et zones interstitielles à travers des cartographies et des déambulations ouvertes aux populations.
Toutes ces expériences placent leurs initiateurs en position d'interface entre un territoire et des populations, et le protocole choisi a pour fonction d'agencer la créativité des habitants avec une expérience concrète d'accueil et d'échanges.
L'oeuvre est ici le résultat d'une interaction avec les femmes et les hommes habitant un quartier, un arrondissement, une ville. Ce sont eux, avec leurs récits, leurs facultés d'expression et de création, qui construisent la Sculpture Sociale.
À travers de tels projets, ces artistes, à un niveau moléculaire, s'efforcent de préfigurer ce que pourrait être un service public du sensible : une invention de protocoles permettant à tous de devenir pleinement sujet de création et d'expertise. Une proposition de formes permettant à chacun de pratiquer une expérience orientée vers l'élaboration d'une Sculpture Sociale. D'affirmer un lien dynamique et fécond avec les autres. De participer à la puissance de création collective d'une communauté tenue par des valeurs d'égalité, de justice... d'intelligence et d'humour.
Ce sont ces réflexions de Joseph Beuys et ces expériences de terrain qui nous ont conduit à formuler le projet intitulé Plastik(s) du travail.
Une plastik est une forme documentaire "modelée" par un sujet dans la "matière sensible" d'une expérience de travail.
Nous voudrions, avec le projet Plastik(s) du travail, proposer aux habitants d’un territoire donné un protocole d'auto-expertise des formes contemporaines de l'emploi pour, de la sorte, contribuer à créer une "sculpture vidéo" d'eux-mêmes, une Plastik du travail.
1/ Descriptif du DVD joint à cette note d’intention, maquette qui réalise le protocole Plastik(s) du Travail
Cette recherche autour du travail a déjà été entamée dans des documentaires de Christophe d'Hallivillée consacrés à l'analyse des conditions d'emploi des jeunes dans différents secteurs du service et des nouvelles technologies : centres d'appels, fast-food, entreprise de jeux vidéo.
Le DVD joint à cette lettre/note préfigure le projet Plastik(s) du travail. Certaines séquences ont été extraites de films réalisés à Paris, d'autres ont été tournées avec des étudiants et des résidents d'un foyer de jeunes travailleurs à St Ouen. On y voit se déployer une forme d'intelligence articulant des méthodes de la sociologie, l'invention de gestes, la richesse et la variété de l'expression sensible, l'humour d'une critique joyeuse et libre.
2/ Le protocole de réalisation d’une Plastik(s) du travail.
Les personnes sont conviées à mettre en scène leurs expériences de travail et les situations qui y sont liées : relation avec les banques, les bailleurs, occupation du temps hors emploi... Le travail est donc saisi ici dans une dimension qui excède les limites du lieu de l'entreprise ou de l'usine. Il est envisagé dans ses implications déterminant un dispositif global. Comme épicentre de l'existence entière.
Concernant l'application concrète du protocole, les étapes sont les suivantes :
— Nous rencontrons les personnes au cours de réunions sur le territoire concerné et leur présentons le projet.
— De ces discussions émergent les sujets des "Plastiks" et nous réfléchissons ensemble à leur mise en forme.
— Ces Plastik(s) (cf. DVD joint) ont été réalisées pour la plupart aussitôt après notre première rencontre avec la personne. Une vraie fraîcheur, activée par le désir du jeu, imprègne l'expérience.
Les tournages réalisés jusqu'à aujourd'hui montre que le protocole amène la personne sur le terrain d'une mise à distance d'elle-même relativement à son expérience. Mimer, jouer son propre "rôle" porte l'expression vers l'humour et le plaisir de maîtriser une situation qui, dans la réalité, souvent se dérobe, échappe.
En permettant la création d'une forme singulière, en sollicitant l'usage de leur corps, de leurs facultés sensibles, ce protocole donne aux êtres d'exprimer leur "intelligence plastique", leur sens du jeu, leur présence démocratique d'être souverain capable mieux que quiconque d'analyser les conditions de leur vie réelle.
Les Plastik(s) du DVD joint présentent des mises en scène des conditions de travail mais aussi, en cohérence avec le protocole et cette vision élargie de l'emploi, des plastik(s) analysant le rapport à l'argent, aux conditions de logement.
3/ Objectifs du projet : auto-représentation et auto-expertise.
La recherche entamée dans les documentaires sera ici reprise, systématisée et développée dans une vaste enquête sur les territoires permettant aux personnes de s'auto-représenter et d'auto-expertiser leurs conditions d'emploi et d'existence - selon le protocole expérimenté pour la réalisation de la maquette .
Ici la personne n'apparaît jamais passive, mais comme un sujet jouant de ses entraves, actif, intelligent, ayant pleinement conscience de la réalité de sa situation, artiste et sociologue de sa vie.
Ainsi ce protocole d'auto-mise en scène ouvre accès à l'épaisseur d'un réel structuré comme un jeu, une auto-enquête, et sollicite, bien au-delà de la parole et du témoignage, la puissance de création résidant en chaque être.
L'intelligence se fait corps et gestes, inventions de formes et de langages, plaisir de modeler une forme, de la représenter, de la partager.
4/ Le champ élargi du projet
Nous désirons pouvoir proposer à une grande diversité de personnes de participer à cette expérience. Tout autant qu'explorer la multiplicité des situations propres à pénétrer la complexité des enchevêtrements entre la question du travail et du temps hors emploi, entre l'organisation du territoire et les mutations de l'activité, entre le contenu et les formes de l'industrie culturelle et les normes de l'emploi précaire.
Il s'agit également d'étendre cette recherche à d'autres territoires, à d'autres entreprises, à d'autres structures sociales et éducatives en banlieue, à Paris, en Province.
Il s'agit encore d'élargir cette expérimentation à de nouveaux secteurs du service, de la communication, de l'industrie, à d'autres formes de la précarité et du travail flexible, aux taches soumises à projet, aux contrats à objectifs, à toutes les formes d'emploi à domicile (indépendantes, intermittentes), où l'entreprise est dès lors indistincte du lieu de résidence.
En plus de l'auto-expertise des formes de l'emploi direct, nous souhaiterions intégrer à cette recherche l'expertise de formes en amont ou en aval du travail telles qu’elles sont vécues par les personnes lors des parcours d’insertion (entretiens d'embauche, techniques de coaching, relooking, stages de remise à niveau, de motivation, modes multiples de fréquentation des administrations de l'emploi - ANPE/Assedic -...)
Nous pensons qu'analyser les formes de l'emploi et du travail est indissociable de l'analyse des relations des personnes avec les banques, leurs bailleurs, mais aussi l'usage qu'elles ont de l'espace, l'analyse de l'endroit où elles vivent, leurs pratiques des médias, autant de dispositifs globaux qui sont en grande partie déterminés par la forme historique dominante de l'emploi.
En multipliant les approches, à la fois sociales, formelles et territoriales ce travail voudrait participer à l'exploration de ce nouveau paradigme du travail précaire et flexible, qui désormais règle la vie d'une grande partie de la société.
5/ Mise en œuvre et partenariats selon le mode opérationnel que nous pratiquons depuis 2004
Comme dans le projet précédent, nous désirons mener le projet Plastik(s) du travail en partenariat avec les structures qui maillent un territoire donné : des équipes de développement local, des lieux culturels, des associations de quartiers, des lycées, des foyers de jeunes travailleurs à Paris, en banlieue, en province, à l'étranger.
Une série de Plastik(s) du travail comporte une douzaine de séquences tournées sur un même territoire, dans une même entreprise, école, structure sociale. Au final, d'autres Plastiks, tournées sur d'autres territoires, sont toujours projetées en même temps que la Plastik la plus récente. Ainsi circulent des expériences d'un territoire à l'autre, d'un foyer à une association, d'un lieu d'art à une cité périphérique.
Ce projet renouvelle notre approche de la créativité artistique des sujets en leur offrant d'être pleinement acteur d'un processus de réflexion sur l'emploi par la vidéo.
De la sorte se poursuit la recherche autour du concept de Sculpture Sociale et s'ébauche, à coté des expériences conduites par d'autres artistes sur les territoires, ce que pourrait être un service public du sensible.
Bien cordialement.
lundi 14 janvier 2008
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